Je me souviens

Le 25 janvier 2018, « Une Terre Pour Tous » reçoit la médaille de la ville de Lagny.

A cette occasion, une première prise de paroles.

Je me souviens. Je me souviens de leur venue ici.
Citoyens de nulle part. Qui en franchissant les frontières étaient devenus inclassables,
A la fois clandestins, bannis, expulsés, exilés, désolés, voyageurs, tapageurs,
réfugiés, expatriés, rapatriés, mondialisés et démondialisés, désalés ou noyés,
demandeurs d’asile, demandeurs de tout ce qui peut manquer aux vertus de ce
monde, demandeurs d’une autre cartographie de notre humanité.
Voilà ce dont je me souviens. Et voilà ce qui a vu naitre notre association « Une Terre
Pour Tous » la bien nommée.
Juin 2015 : l’imprévisible a surgi. Une poignée d’hommes, du Soudan, d’Erythrée,
d’Afghanistan et d’ailleurs, comme échoués, privés pour longtemps de destination au
milieu de notre gymnase devenu pour quelques semaines encore un lieu de résidence.
Leur lieu de résistance.
La migration, c’est le passage d’un lieu à un autre. Leur migration, à eux, a commencé
il y a longtemps déjà. Loin d’ici. Lagny va devenir au fil des mois le lieu où s’arrimer,
où s’accrocher et entrevoir enfin un horizon.
En face, quelques être humains, je parle de gens de l’ordinaire sans titre et sans
blason, se sont éveillés malgré tout à quelque chose de terriblement humain qu’on
appelle l’accueil et la résistance contre le déni d’humanité. Ces voix et ces mains
ouvertes à l’action qui résiste souvent, qui outrepasse parfois ont frappé aux portes du
gymnase Thierry Rey d’abord. Puis, sont entrées ensuite dans un élan d’hospitalité
phénoménal, comme pour dire à ces frères migrants qu’enfin, ils étaient arrivés à
destination. Ces voix ont continué de clamer la liberté, en français, pour que nos
frères migrants entendent la langue et l’apprennent, semaine après semaine,
patiemment, dans une salle de classe toujours pleine.
Les mains ont continué de prendre soin, au gymnase Thierry Rey. Et à l’hôpital. Et
aux matches de foot. Et dans les gares. Et dans les préfectures. Et dans les
bibliothèques. Et dans chaque lieu où nos mains pouvaient serrer les leurs.
Puis viendront les hôtels où dorment sans bruit hommes, femmes et enfants que l’exil
a soigneusement éteints et qui ne réclament rien.
Rien vraiment ?
Non ! Pas rien. Juste une demande, un désir profond, un rêve inouï : celui de vivre ici
à Lagny/Thorigny, comme ils disent.
Cette indéfinissable mise en relation avec ces citoyens du monde nous a émus, nous a
affectés aussi. Elle nous a transformé lentement, sans but ni intention. Nous a offert à
éprouver de plus humaines intensités. Nous a animer d’autre chose que des lois du
profit et de ses exclusions. Nous a remplis d’une éthique sans grande démonstration,
juste soucieuse de beauté. Beauté de l’immobile. Beauté du rien. Beauté de l’inutile et
du gratuit. Beauté du geste. Beauté de l’attitude. Beauté de la pensée. Beauté de
chaque désir et de ses aspirations.
« Une Terre Pour Tous » se voit médaillée aujourd’hui, remerciée et félicitée.
Il nous faut à présent nous arrimer, avoir un lieu. Pour que nous aussi, profs de
français, maraudeurs, guides, voix et mains ouvertes à l’action, résistions encore aux
tempêtes, à l’effroi et à l’invisible.

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